lundi 10 décembre 2018


« Et alors, j’ai pris feu dans ma solitude car écrire c’est se consumer…
L’écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d’idées et qui fait flamboyer des associations d’images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes.
Mais si la flamme déclenche l’alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse.
Car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres.»


Blaise Cendras - Lettre à Edouard Peisson, Aix-en-Provence, 21 août 1943


lundi 3 décembre 2018

XX
Est-il vrai que l'ambre contient les pleurs versés par les sirènes?
Comment s'appelle cette fleur qui vole d'un oiseau à l'autre?
Ne vaut-il mieux jamais que tard? 
Et pourquoi le fromage a-t-il pour ses exploits choisi la France?
XXI
Et quand on fonda la lumière fut-ce bien au Venezuela?
Où est le centre de la mer? Pourquoi les vagues n'y vont-elles?
Est-il sûr que ce météore naquit colombe d'améthyste?
Puis-je demander à mon livre s'il est vrai que je l'ai écrit?
XXII
Amour, amour, si lui si elle ne sont plus, où sont-ils allés?
Hier, ai-je dit à mes yeux, hier, quand nous reverrons-nous?
Et quand le paysage change, est-ce tes mains ou bien tes gants?
Lorsque chante le bleu de l'eau que fleure la rumeur du ciel?
XXIII
Se mue-t-il en poisson volant, le papillon lorsqu'il transmigre?
En ce temps-là n'était-il pas vrai que Dieu vivait sur la lune?
Quelle couleur a le parfum du sanglot bleu des violettes?
Un jour a combien de semaines? Un mois, combien a-t-il d'années?
XXIV
Quatre est-il quatre pour chacun? Tout sept est-il égal à l'autre?
Quand un prisonnier pense au jour, est-ce bien celui qui t'éclaire?
As-tu songé à la couleur que prend Avril pour les malades?
Quelle monarchie d'Occident  arbore un drapeau de coquelicots?
XXV
Pourquoi, pour attendre la neige, la futaie se met-elle nue?
Et comment savoir qui est Dieu parmi les Dieux de Calcutta?
Et pourquoi tous les vers à soie  vivent-ils si déguenillés?
Pourquoi le cœur de la cerise est-il si dur en sa douceur?
Est-ce parce qu'il doit mourir ou parce qu'il doit subsister?
XXVI
Ce Sénateur grave et guindé qui me prétendait châtelain
a-t-il croqué, neveu aidant, la crêpe de l'assassinat?
Qui le magnolier trompe-t-il avec son parfum de citrons?
Où l'aigle pose-t-il sa dague quand il se couche dans un nuage?
XXVII
Ne seront-ils pas morts de honte ces trains qui se sont fourvoyés?
Qui a jamais vu l'aloès? Où les a-t-on plantés, les yeux
du camarade Paul Éluard?
- Acceptez-vous quelques piquants? a-t-on demandé au rosier.
XXVIII
Pourquoi les vieux n'évoquent-ils ni les dettes ni les brûlures?
Le parfum de la jeune fille surprise alors était-il vrai?
Pourquoi les pauvres cessent-ils de comprendre, à peine enrichis?
Où trouver une cloche qui tintera au fond de tes rêves?
XXIX
Quelle distance en mètres ronds sépare soleil et oranges?
Qui donc réveille le soleil quand il dort sur son lit brûlant?
La terre chante-t-elle comme un grillon dans le chœur céleste?
La tristesse est-elle si vaste, si ténue, la mélancolie?
XXX
En écrivant son livre bleu Rubén Dario n'était-il vert?
Rimbaud n'était-il écarlate? Gôngora, couleur de violettes?
Et Victor Hugo, tricolore? Et moi, tout de jaune rayé?
Se groupent-ils, les souvenirs de tous les pauvres des villages?
Et dans un coffre minéral le riche a-t-il rangé ses rêves?
XXXI
Qui interroger sur ce que je suis venu faire en ce monde?
Pourquoi me mouvoir malgré moi, pourquoi ne puis-je être immobile?
Pourquoi rouler ainsi sans roues et voler sans ailes ni plumes,
et qui m'a poussé vers ailleurs si mes os vivent au Chili?
XXXII
S'appeler Pablo Neruda, y a-t-il plus sot dans la vie?
Qui, dans le ciel de Colombie, collectionnera les nuages?
Pourquoi choisit-on toujours Londres pour les congrès de parapluies?
La reine de Sabaavait-elle un sang amarante?
Les pleurs versés par Baudelaire quand il pleurait étaient-ils noirs?
XXXIII
Et pourquoi le soleil est-il un si mauvais ami pour le voyageur du désert?
Et pourquoi le soleil est-il si sympathique dans le jardin de l'hôpital?
Oiseaux ou poissons, que retient la lune au creux de ses filets?
Est-ce là où on me perdit que j'ai fini par me trouver?
XXXIV
Dans les vertus oubliées, puis-je me tailler un costume neuf?
Pourquoi les plus belles rivières sont-elles allées couler en France?
Pourquoi la nuit de Guevara ne s'aube-t-elle en Bolivie?
Là-bas, son coeur assassiné recherche-t-il ses assassins?
Et le raisin noir de l'exil n'a-t-il d'abord un goût de larmes?
XXXV
Notre vie n'est-elle un tunnel entre deux clartés imprécises?
Ou serait-elle une clarté entre deux triangles obscurs?
Ou la vie est-elle un poisson prédisposé à être oiseau?
La mort, est-ce de ne pas être, ou d'être des corps dangereux?
XXXVI
La mort est-elle au bout du compte une cuisine interminable?
Que feront tes os disloqués, quêteront-ils encore ta forme?
Ta destruction se fondra-t-elle en autre voix et autre jour?
Dans les chiens et les papillons y aura-t-il tes propres larves?
XXXVII
Verra-t-on naître de tes cendres des Tchèques ou des tortues de mer?
Embrasseras-tu des œillets avec d'autres lèvres futures?
Mais sais-tu d'où provient la mort : Est-ce d'en haut? Est-ce d'en bas?
Est-ce des murs ou des microbes? Est-ce de l'hiver ou des guerres?
XXXVIII
Ne crois-tu pas que la mort vit dans le soleil d'une cerise?
Le printemps ne peut-il aussi te tuer par un de ses baisers?
Crois-tu que le deuil anticipe le drapeau de ta destinée?
Vois-tu dans la tête de mort ta souche au tas d'os condamnée?
XXXIX
Ne sens-tu aussi le danger dans le fou rire de la mer?
Ne vois-tu dans la soie sanglante du coquelicot, une menace?
Ne vois-tu pas que le pommier fleurit pour mourir dans la pomme?
Ne pleures-tu, parmi les rires, près des bouteilles de l'oubli?

Pablo Neruda – Le livre des questions





lundi 26 novembre 2018

Le Roman de Bayâd et Riyâd 

Mieux connu des arabophone sous le nom de Hadîth Bayâd wa Riyâd (en arabe حديث بياض ورياض) est un manuscrit anonyme et malheureusement incomplet produit dans l'Espagne arabo-andalouse de la première moité du XIIIème siècle. Il est composé de trente folios et orné de miniatures. Il s'agit d'un document exceptionnel qui nous narre une romance (écrit en prose et en versification en langue arabe) d'amour platonique entre Bayâd, fils d’un marchand de Damas , et la belle Riyâd qui est une esclave chanteuse et favorite du vizir Hâjib. Interviennent d'autres protagonistes, parmi lesquels 
la « Vieille », qui tient un rôle similaire à celui de l’entremetteuse puisée dans la  littérature du Bas Moyen Âge, et Sayyida, fille du vizir Hâjib. 

Les personnages aristocratiques évoluent sous l'ombre de luxuriants palais et jardins verdoyants.
Bayâd, s’en venant de Damas, apeçoit Riyâd près de la rivière et tombe amoureux d'elle. 
La « Vieille » le prend alors sous sa protection et permet aux deux jeunes gens de se rencontrer. 
Lors de cette rencontre, Riyâd tombe à son tour éperdument amoureuse. La jeune femme étant favorite du vizir, la « Vieille » tente de dissuader Bayâd de son amour. Celui-ci parvient tout de même à la convaincre d’organiser une seconde rencontre, durant laquelle Riyâd commet la folie de déclarer à Bayâd son amour. Sayyida, furieuse, enferme alors Riyâd. La « Vieille » parvient à cacher Bayâd chez elle. 
À partir de ce moment, les deux amants entament une correspondance.
Bien que la peinture hispano-mauresque fût hautement considérée, probablement sous l'influence chrétienne, l'Espagne musulmane n'en a conservé que peu de spécimens, dont les peintures de l'Alhambra de Grenade, seul palais du Moyen Âge espagnol qui nous soit parvenu en bon état. 
Ce manuscrit étant mutilé, il est difficile malheureusement de connaître le début et la fin de l'intrigue. 

Cet unique exemplaire demeure cependant l'un des rares manuscrits à peintures conservés qui proviennent de l'Occident musulman.

Certains détails architecturaux de l'enluminure à représentations figurées permettent d'identifier qu'elle a été copiée en Espagne almohade.

Les quatorze miniatures se rapprochent quant à elles au niveau du style à la peinture pratiquée en Mésopotamie à la même époque et pourrait situer l'action de ce roman dans cette région. 
Le document est précieusement conservé à la Biblioteca Apostólica Vaticana.



* Pour aller plus loin:
- Robinson, C., « Bayad wa-Riyad, Hadit/Qissat », in Enciclopedia de al-Andalus. Diccionario de Autores y Obras Andalusíes, Fundación El Legado Andalusí, 2002, p. 111-117.
- Al-Andalus : the Art of Islamic Spain, (cat. exp., Grenade, Alhambra / New York, The Metropolitan Museum of Art, 1992), 1992, p. 312-313.


Illustration de l'histoire romanesque ' Hadîth Bayâd wa Riyâd ' du XIVe siècle (l'histoire de Bayad et Riyad) - Image: Maler der Geschichte von Bayâd und Riyâd 003


Joueur de oud chantant les amours de Bayâd et Riyâd, dans le jardin d'un palais à une aristocrate entourée de nobles demoiselles. Miniature extraite du roman Hadîth Bayâd wa Riyâd, manuscrit andalou daté de la première moitié du XIIIe siècle (Biblioteca Apostólica Vaticana).

lundi 19 novembre 2018

7 avril 1897 - C'est un grand plaisir pour moi de prendre la plume et de me décrire à moi-même la situation de mes sentiments et de mes pensées, de faire le plan de ma vie chaque jour, de dresser la carte des pays que je parcours en imagination, pour moi seul, car j'éprouve une étrange coquetterie à cacher mon monde intérieur à ceux qui m'entourent. Comme les héros des tragédies classiques j'ai besoin d'un confident - ce confident, ce sont ces quelques notes fugitives ; mon journal devrait être quotidien. Malheureusement, une paresse innée, les mille petits incidents de mon existence monotone m'empêchent souvent d'écouter la voix de mes bonnes intentions et d'exécuter mes projets. Je suis du reste sans excuse, je l'avoue. Mais je suis faible, je résiste mal à mes impulsions bonnes ou mauvaises.

Charles Ferdinand Ramuz - Œuvres complètes Extrait


lundi 12 novembre 2018

Il ne faudrait pas aimer les hommes pour leur être d’un réel secours. Seulement désirer rendre meilleure telle expression de leur regard lorsqu’il se pose sur plus appauvri qu’eux, prolonger d’une seconde telle minute agréable de leur vie. A partir de cette démarche et chaque racine traitée, leur respiration se ferait plus sereine. Surtout ne pas entièrement leur supprimer ces sentiers pénibles à l’effort desquels succède l’évidence de la vérité à travers fleurs et fruits.


René Char - Feuilelts d'Hypnos
Illustration René Char par  Pablo Picasso




lundi 5 novembre 2018

Je n’aurais jamais voulu revoir ton triste visage
Tes joues creuses et tes cheveux au vent
Je suis parti à travers champs
Sous les bois humides
Jour et nuit
Sous le soleil et sous la pluie
Sous mes pieds craquaient les feuilles mortes
Parfois la lune brillait

Nous nous sommes retrouvés face à face
Nous regardant sans rien nous dire
Et je n’avais plus assez de place pour repartir

Je suis resté longtemps attaché contre un arbre
Avec ton amour terrible devant moi
Plus angoissé que dans un cauchemar

Quelqu’un plus grand que toi enfin m’a délivré
Tous les regards éplorés me poursuivent
Et cette faiblesse contre laquelle on ne peut pas lutter
Je fuis rapidement vers la méchanceté
Vers la force qui dresse ses poings comme des armes

Sur le monstre qui m’a tiré de ta douceur avec ses griffes
Loin de l’étreinte molle et douce de tes bras
Je m’en vais respirant à pleins poumons
A travers champs à travers bois
Vers la ville miraculeuse où mon cœur bat

Pierre Reverdy






lundi 29 octobre 2018

Il y a des moments " chocolat blanc ", un peu fades et sans surprises, 
Des moments " chocolat au lait ", pleins de douceur et de tendresse, 
Des moments " chocolat noir ", forts, intenses, excitants, passionnants 
Mais parfois agressifs, légèrement acides si ce n'est amers. 

Il y a des imprévus, comme autant de noisettes, 
Amandes, fruits, fleurs, herbes, épices ou alcools, 
Qui tantôt nous surprennent, tantôt nous séduisent 
Mais parfois nous déplaisent. 

Il y a des moments pleins de richesses, 
Souvent simples parcelles d'or, mais aussi 
Pépites, pistoles et même lingots, 
Mais parfois " mendiants "… 

Il y a des éclats de rire 
Comme des éclats de fèves ! 

Le chocolat c'est comme la vie ! 

On peut tout faire, tout oser, 
Mais pas n'importe quoi ! 
Tout est question d'équilibre. 

Dans un carré de chocolat, 
Il y a des parfums de voyage, 
Des souvenirs d'enfance, 
Des promesses de bonheur, 
Aussi je vous souhaite 
De ne jamais vous retrouver " chocolat " 
Sans chocolat sous la main 
Et pire… sous la dent ! 

Christiane Tixier©