lundi 15 janvier 2018



Dans une rue, au cœur d'une ville de rêve.
Ce sera comme quand on a déjà vécu :
Un instant à la fois très vague et très aigu... 

Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !
Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois !
Ce sera comme quand on ignore des causes :
Un lent réveil après bien des métempsycoses :
Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois
Dans cette rue, au cœur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs.
Où les cafés auront des chats sur les dressoirs.
Et que traverseront des bandes de musique.
Ce sera si fatal qu'on en croira mourir :
Des larmes ruisselant douces le long des joues,
Des rires sanglotes dans le fracas des roues.
Des invocations à la mort de venir,
Des mots anciens comme un bouquet de fleurs fanées !
Les bruits aigres des bals publics arriveront,
Et des veuves avec du cuivre après leur front,
Paysannes, fendront la foule des traînées
Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards
Et des vieux sans sourcils que la dartre enfariné.
Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine.
Quelque fête publique enverra des pétards.
Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille !
Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor
De la même féerie et du même décor.
L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.


Paul Verlaine






lundi 8 janvier 2018

Ne pas se séparer du monde. On ne rate pas sa vie lorsqu'on la met dans la lumière. 
Tout mon effort, dans toutes les positions, les malheurs, les désillusions, 
c'est de retrouver les contacts. 
Et même dans cette tristesse en moi quel désir d'aimer et quelle ivresse 
à la seule vue d'une colline dans l'air du soir.
Contacts avec le vrai, la nature d'abord, et puis l'art de ceux qui ont compris,
et mon art si j'en suis capable. 
Sinon, la lumière et l'eau et l'ivresse sont encore devant moi, 
et les lèvres humides du désir.
Désespoir souriant.
Sans issue, mais exerçant sans cesse une domination qu'on sait vaine.
L'essentiel : ne pas se perdre, 
et ne pas perdre ce qui, de soi, dort dans le monde. 


Albert Camus Carnets I Cahier I Mai 1936
Image associée

Photo Kurt Hutton ©/Getty Images

mardi 2 janvier 2018

Dure, afin de pouvoir encore mieux aimer un jour ce que tes mains d'autrefois n'avaient fait qu'effleurer sous l'olivier trop jeune .


René Char / Le bouge de l’historien (Seuls demeurent / Les Feuillets d’Hypnos)


Photo Pierre-André Benoit. © ADAG

lundi 4 décembre 2017


Le blog sera en silence tout le mois de décembre 

Retour en Janvier 2018 

D'ici là passez de Bonnes Fêtes de fin d'année
Prenez soin de vous

Merci de votre fidélité 


mardi 28 novembre 2017



Quand mon amie t’a donné les fruits verts et amers du margousier,
Tu as dit gentiment qu’il s’agissait d’un morceau de jagré*.
Quand elle te donne l’eau fraîche du mois de thai
Puisée à une source sur la colline de Paari,
Tu dis que c’est une eau chaude qui n’a pas bon goût.
Galant homme, c’est parce que tu ne l’aimes plus.


 Milai Kandhan


lundi 20 novembre 2017


Puisses-tu garder au vent de ta branche tes amis essentiels.

René Char



lundi 13 novembre 2017

Dans les rues de la ville il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima ?

Il cherche son pareil dans le vœu des regards.
L'espace qu'il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l'espoir et léger l'éconduit.
Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. 
À son insu, ma solitude est son trésor.
Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?

René Char
Photo Roger Viollet©  - René Char en 1943