lundi 9 décembre 2019



Pourtant il nous reste encore à célébrer
comme tu le fais
Célébrer ce qui, jailli d’entre nous
tend encore vers la vie ouverte
Ce qui d’entre les chairs meurtries, crie mémoire
Ce qui, d’entre les sangs versés, crie justice
Seule voie en vérité où nous pourrions encore
honorer les souffrants et les morts

Chacun de nous est finitude
L’infini est ce qui naît d’entre nous
fait d’inattendus et d’inespérés
Célébrer l’au-delà du désir, l’au-delà de soi
Seule voie en vérité où nous pourrions encore
tenir l’initiale promesse
Célébrer le fruit, plus que le fruit même
mais la saveur infinie
Célébrer le mot, plus que le mot même
mais l’infinie résonance
Célébrer l’aube des noms réinventés
Célébrer le soir des regards croisés
Célébrer la nuit au visage émacié
Des mourants qui n’espèrent plus rien
mais qui attendent tout de nous
En nous l’à-jamais-perdu
Que nous tentons de retourner en offrande
Seule voie où la vie s’offrira sans fin
paumes ouvertes

François Cheng, A l’orient de tout, Œuvres poétiques, Poésie/Gallimard, 2010, p. 322.
Photo ©yama-bato







lundi 2 décembre 2019



"Quand tu veux construire un bateau,
ne commence pas par rassembler du bois,
couper des planches et distribuer du travail,
mais réveille au sein des hommes
le désir de la mer grande et belle"


Antoine de Saint Exupéry - "Citadelle"








Edward Hopper "Sailing" 1911-Carnegie Museum of art (USA)




lundi 25 novembre 2019



"Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
Faites quelque chose
Apprenez un pas
Une danse
Quelque chose qui vous justifie
Qui vous donne le droit
D’être habillés de votre peau de votre poil
Apprenez à marcher et à rire
Parce que ce serait trop bête
A la fin
Que tant soient morts
Et que vous viviez
Sans rien faire de votre vie."

Charlote Delbo - Prière aux vivants pour leur pardonner d'être vivants





lundi 18 novembre 2019

Je me laissais glisser vers l’hiver
tout me semblait facile
je n’étais qu’un mendiant
dessous les porches verts
jamais tu n’aurais dû t’asseoir si près de moi
Je sais bien tu as froid
je le savais déjà
à regarder tes yeux
à deviner ta vie
que tu le veuilles ou non
que je le veuille ou non
tu danses dans mes nuits
mes jours deviennent nuits
pour rêver plus longtemps
et je nage éveillé dans ton visage-pluie
Je ne dirai plus rien
et pas même ton nom
mais ne vas pas trop loin
surtout ne dis pas non
et reste donc pour moi
comme un printemps fragile
Sur ta poitrine douce
des saisons impossibles
jamais sur ton épaule ne s’useront mes lèvres
jamais je ne prendrai
ton regard dans mes mains
Une feuille de neige cicatrise ton ventre
je déchire les jours pour t’en faire un manteau

Jean-Pierre Metge "Les brisures du temps" - les Cahiers des Libellules






lundi 11 novembre 2019


“Quelle vanité d'imaginer
que je peux tout te donner, l’amour et le bonheur,
voyages, musique. jouets.
C'est vrai que c’est ainsi :
tout ce qui est à moi, je te le donne, c’est vrai,
mais tout ce qui est à moi ne te suffit pas
comme il ne me suffit pas que tu me donnes
tout ce qui est à toi.

C’est pourquoi, nous ne serons jamais
le couple parfait, la carte postale.
puisque nous sommes incapables d’accepter
que seulement en arithmétique
le deux résulte du un plus le un.

Par là un bout de papier
qui ne dit que :

Tu fus toujours mon miroir,
je veux dire que pour me voir je devais te regarder.”

Julio Cortazar



lundi 4 novembre 2019

« Ainsi la part est faite
Je te laisse les hommes
Des visages défaits
Aux croisées de l’amour

Moi je garde la mer
Et mes châteaux de sable

Et mes larmes du premier jour. »

René Guy Cadou



lundi 28 octobre 2019


Rien sinon cette clarté
La clarté de ce matin
Qui te mènera sur terre

La clarté de ce matin
Une aiguille dans du satin
Une graine dans le noir
Œil ouvert sur un trésor

Sous les feuilles dans tes paumes
Le jeu grisant des aumônes
Chaudes
Le grand risques des refus
Blêmes

Sur les routes du hasard
Le mur dur perdra ses pierres

La clarté de ce matin
Dévêtus de tous mes regards tes seins
Tous les parfums d’un bouquet
De la violette au jasmin
En passant par le soleil
En passant par la pensée

Le bruit de la mer le bruit des galets
La mousse et l’odeur de la fleur du bois
Le miel l’odeur du pain chaud
Duvet des oiseaux nouveaux

La clarté de ce matin
La flamme qui t’enfanta
Qui naît bleue et meurt en herbe
Premier regard premier sang

Dans un champ de chair touchante
Les premiers mots du bonheur
Rafraîchissent leur ferveur
Sous des voiles de rosée
Et le ciel est sur tes lèvres.

Paul Eluard 

Photo Dora Maar