jeudi 24 novembre 2011


Il n'y a dans notre maison qu'un lit, trop large pour toi un peu étroit pour nous deux. 
Il est chaste tout blanc, tout nu; aucune draperie ne voile, en plein jour, son honnête candeur.
 Ceux qui viennent nous voir le regardent tranquillement, et ne détournent pas les yeux d'un air complice, car il est marqué, au milieu, d'un seul vallon moelleux, comme le lit d'une jeune fille qui dort seule. 
Ils ne savent pas, ceux qui entrent ici, que chaque nuit le poids de nos deux corps joints creuse un peu plus sous son linceul voluptueux, ce vallon pas plus large qu'une tombe.

Ô notre lit tout nu ! 

Une lampe éclatante, penchée sur lui, le dévêt encore.


 Nous n'y cherchons pas, au crépuscule l'ombre savante, d'un gris d'araignée, que filtre un dais de dentelle, ni la rose lumière d'une veil­leuse couleur de coquillage...
 Astre sans aube et sans déclin, notre lit ne cesse de flamboyer que pour s'en­foncer dans une nuit profonde et veloutée. 
Un halo de parfum le nimbe; il embaume, rigide et blanc, comme le corps d'une bienheureuse défunte. C'est un parfum compliqué qui surprend, qu'on respire attentivement, avec le souci d'y démêler l'âme blonde de ton tabac favori, l'arôme plus blond de ta peau si claire et ce santal brûlé qui s'exhale de moi; mais cette agreste odeur d'herbes écrasées, qui peut dire si elle est mienne ou tienne ? 


Colette/ extrait/ Les vrilles de la vigne
Photo/ Net

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