samedi 8 février 2014



Andromède se tait au fond des bois,
Les guêpes, les abeilles et les mouches,
En culbutant, dans l'air, font des tournois
Et le ciel est ouvert comme une bouche.

Mais du ciel béant ne sort aucun cri,
L'heure est stupide, immense et solennelle,
La lumière est un fleuve tari
Surveillé par d'inertes sentinelles.

Pour animer ce pays suspendu,
Il faudrait l'appel d'un nageur qui coule
Ou, faisant danser le corps d'un pendu,
L'ouragan frémissant comme une foule.

Pourtant le meurtre, attendu par la terre
Pour s'imbiber de salive et de sang,
A lieu, sans qu'aucun geste altère
L'immobilité de l'instant présent

Trésor sans gardien, banquet sans convives,

Femmes trépignant au seuil des saisons,
Cadavre étendu auprès de la rive
D'où la piste part jusqu'à l'horizon...

Retrouverez-vous, joyeux compagnons,

Les chants que l'on chante aux instants d'ivresse ?

Retrouverez-vous au vin des flacons

La même saveur, la même sagesse?

N'est-ce pas pour vous, qu'au bois,
Andromède
Charme un monstre né de ses cauchemars ?
N'est-ce pas pour vous qu'elle appelle à l'aide
En feignant la peur jusqu'en son regard?

N'êtes-vous pas victime et meurtrier,
Abandonnant votre propre dépouille
Et le couteau que masquera de rouille
Le proche hiver à l'ombre du laurier?

Un passant, plus tard, passera sans doute
Et dira qu'un autre a tracé sa route,
Qu'ils ont accompli le rite tous deux
A la même époque et au même lieu,
Le parfum qui flotte est toujours le même,
L'homme a d'autres noms et d'autres grimaces,
Mais tout est semblable et le grain qu'on sème
Brisera toujours la même surface.

Un cadavre gît pourtant en ce lieu,
Il gît, il pourrit, il se désagrège,
Il est invisible et crève les yeux,
Il est invisible et pris à son piège.
Un arbre au cœur a planté ses racines.
Qu'il fructifie et qu'il porte ses fleurs,
Baisers perdus, aveux sous les glycines,
Chansons d'amour et chansons de haleurs.

Son double est mort, il poursuit son chemin
A travers les forêts, les cimetières,
Sous des nuages pareils à des mains
Montrant, au flanc des monts, une carrière.

Robert DESNOS
Photo/Rembrandt, Lucretia (1664)

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