mercredi 11 juin 2014

O la folie et ses soleils, tout à coup blancs !
O la folie et ses soleils plombant 
A rayons lents, 
A rayons ternes, 
Sinistrement, 
La fièvre et le travail modernes !

Jadis tout l'inconnu était peuplé de dieux, 
Ils étaient la réponse aux questions dont l'homme 
En son âme puérile dressait la somme ; 
Ils étaient forts puisqu'ils étaient silencieux ;
Et la prière et le blasphème 
Qui ne résolvaient rien 
Tranchaient pourtant, au nom du mal, au nom du bien, 
Les problèmes suprêmes.

Or aujourd'hui c'est la réalité 
Secrète encor, mais néanmoins enclose 
Au cours perpétuel et rythmique des choses, 
Qu'on veut, avec ténacité, 
Saisir, pour ordonner la vie et sa beauté, 
Selon les causes.

L'homme se lève enfin pour ce devoir tardif,
Venu pour éclipser les feux de tous les autres ;
Il s'affirme non plus le roi, le preux, l'apôtre,
Mais le penseur têtu, ardent et maladif
Qui se brûle les nerfs à saisir, au passage, 
Toute énigme qui luit et fuit - moment d'éclair.

Doutes, certitudes, labeurs, fouilles, voyages, 
La terre entière est sonore de son pas clair 
Et la nuit attentive écoute arder ses veilles ;
L'ordre nouveau se crée avec un tel souci 
D'en bien fixer le faîte et les tenons et les mortaises 
Qu'il n'est plus rien sous les grands toits de ses synthèses 
Qui ne soit soutenu et ne soutienne aussi. 
Et tout ce qui travaille aux quatre coins du monde 
Lutte, les yeux fixés sur cette oeuvre profonde 
Que mène la recherche - et la terre et les cieux, 
Et ceux qui trafiquent au nom de l'or et ceux 
Qui ravagent au nom du sang, tous collaborent, 
Avec leur haine ou leur amour, au but sacré. 
De chaque heure du siècle un prodige s'essore 
Et vous les provoquez, chercheurs ! Tout est serré,
Mailles de vie ou de matière entre vos doigts subtils ;
Vos miracles humains illuminent les villes 
Et l'inconnu serait dompté et le savoir, 
A larges pas géants, aurait rejoint l'espoir, 
Si vos cerveaux battus du vent de la conquête 
N'usaient à trop penser vos maigres corps d'ascète 
Et si vos nerfs tendus toujours et toujours las, 
Un jour, tels des cordes, n'éclataient pas.

Extrait La Folie Emile VERHAEREN




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire