vendredi 8 juillet 2016


LUI. - Ta poitrine sur ma poitrine, 
Hein ? nous irions, 
Ayant de l'air plein la narine, 
Aux frais rayons

Du bon matin bleu, qui vous baigne 
Du vin de jour ?... 
Quand tout le bois frissonnant saigne 
Muet d'amour

De chaque branche, gouttes vertes, 
Des bourgeons clairs, 
On sent dans les choses ouvertes 
Frémir des chairs :

Tu plongerais dans la luzerne 
Ton blanc peignoir 
Rosant à l'air ce bleu qui cerne 
Ton grand oeil noir

Amoureuse de la campagne, 
Semant partout, 
Comme une mousse de champagne, 
Ton rire fou :

Riant à moi, brutal d'ivresse, 
Qui te prendrais. 
Comme cela, - la belle tresse, 
Oh ! - qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise, 
Ô chair de fleur ! 
Riant au vent vif qui te baise 

Comme un voleur,

Au rose églantier qui t'embête 
Aimablement : 
Riant surtout, à folle tête, 
À ton amant !...

- Ta poitrine sur ma poitrine, 
Mêlant nos voix, 
Lents, nous gagnerions la ravine, 
Puis les grands bois !...

Puis, comme une petite morte, 
Le coeur pâmé, 
Tu me dirais que je te porte, 
L'oeil mi-fermé...

Je te porterais, palpitante, 
Dans le sentier : 
L'oiseau filerait son andante : 
Au Noisetier..

Je te parlerais dans ta bouche : 
J'irais, pressant 
Ton corps, comme une enfant qu'on couche, 
Ivre du sang

Qui coule, bleu, sous ta peau blanche 
Aux tons rosés : 
Et te parlant la langue franche... 
Tiens !... - que tu sais...

Nos grands bois sentiraient la sève 
Et le soleil 
Sablerait d'or fin leur grand rêve 
Vert et vermeil.

Le soir ?... Nous reprendrons la route 
Blanche qui court 
Flânant, comme un troupeau qui broute, 
Tout à l'entour

Les bons vergers à l'herbe bleue 
Aux pommiers tors ! 
Comme on les sent toute une lieue 
Leurs parfums forts !

Nous regagnerons le village 
Au ciel mi-noir ; 
Et ça sentira le laitage 
Dans l'air du soir ;

Ça sentira l'étable, pleine 
De fumiers chauds, 
Pleine d'un lent rythme d'haleine, 
Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ; 
Et, tout là-bas, 
Une vache fientera, fière, 
À chaque pas...

- Les lunettes de la grand-mère 
Et son nez long 
Dans son missel ; le pot de bière 
Cerclé de plomb,

Moussant entre les larges pipes 
Qui, crânement, 
Fument : les effroyables lippes 
Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes 
Tant, tant et plus : 
Le feu qui claire les couchettes 
Et les bahuts.

Les fesses luisantes et grasses 
D'un gros enfant 
Qui fourre, à genoux, dans les tasses, 
Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde 
D'un ton gentil, 
Et pourlèche la face ronde 
Du cher petit...

Que de choses verrons-nous, chère, 
Dans ces taudis, 
Quand la flamme illumine, claire, 
Les carreaux gris !...

- Puis, petite et toute nichée 
Dans les lilas 
Noirs et frais : la vitre cachée, 
Qui rit là-bas...

Tu viendras, tu viendras, je t'aime ! 
Ce sera beau. 
Tu viendras, n'est-ce pas, et même...

ELLE. - Et mon bureau ?



Arthur Rimbaud





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