lundi 9 janvier 2017

"Ah, dit-elle, de quelle étoffe 
je saurai donc mon être fait…
A plus d’un je produis l’effet
D’une personne tout obscure ;
Chaque mortel qui n’a point cure
De songer ni d’approfondir,
Au seul nom que je porte, à tôt fait de bondir.
Quand ce n’est la pitié, j’excite la colère,
Et parmi les meilleurs esprits,
S’il est quelqu’un qui me tolère,
Le reste tient qu’il s’est mépris.
Ces gens disent qu’il faut qu’une muse ne cause
Non plus de peine qu’une rose !
Qui la respire a purement plaisir.
Mais les amours sont les plus précieuses
Qu’un long labeur de l’âme et du désir 
Mène à leurs fins délicieuses.
Aux cœurs profonds ne suffit point 
D’un regard qu’un baiser rejoint,
Pour qu’on vole au plus vif d’une brève aventure …
Non !...L’objet vraiment cher s’orne de vos tourments,
Vos yeux en pleurs lui voient des diamants,
L’amère nuit en fait la plus tendre peinture.
C’est pourquoi je me garde et mes secrets charmants.
Mon cœur veut qu’on me force, et vous refuse, Amants
Que rebute les nœuds de ma belle ceinture.
Mon Père l’a prescrit : j’appartiens à l’effort.
Mes ténèbres me font maîtresse de mon sort
Et ne livrent enfin qu’à l’heureux petit nombre 
Cette innocente MOI qui fait frémir son ombre 
Cependant que l’Amour ébranle ses genoux.
CERTES, d’un grand désir je fus l’œuvre anxieuse…..
Mais je ne suis en moi pas plus mystérieuse
Que le plus simple d’entre vous …
Mortels, vous êtes chair, souvenance, présage ;
Vous fûtes ; vous serez, vous portez tel visage :
Vous êtes tout, vous n’êtes rien,
Supports du monde, et roseaux que l’air brise,
Vous VIVEZ… quelle surprise !...
Un mystère est tout votre bien,
Et cet arcane en vous s’étonnerait du mien ?
Que seriez-vous si vous n’étiez mystère ? 
Un peu de songe sur la terre ;
Un peu d’amour, de faim, de soif, qui font des pas
Dont aucun ne fuit le trépas,
Et vous partageriez le pur destin des bêtes 
Si les Dieux n’eussent mis, comme un puissant ressort,
Au plus intime de vos têtes,
Le grand don de ne rien comprendre à votre sort.
« Qui suis-je ? » dit au jour le vivant qui s’éveille
Et que redresse le soleil.
« Où vais-je ? » fait l’esprit qu’immole le sommeil,
Quand la nuit le recueille en sa propre merveille. 
Le plus habile est piqué de l’abeille,
Dans l’âme du moindre homme un serpent se remord ;
Un sot même est orné d’énigmes par la mort
Qui le pare et le drape en personnage grave,
Glacé d’un tel secret qu’il en demeure esclave.
ALLEZ !... que tout fût clair, tout vous semblerait vain !
Votre ennui peuplerait un univers sans ombre
D’une impassible vie aux âmes sans levain.
Mais quelques inquiétude est un présent divin.
L’espoir qui dans vos yeux brille sur un seuil sombre
Ne se repose pas sur un monde trop sûr ;
De toutes vos grandeurs le principe est obscur.
Les plus profonds humains, incompris de soi-mêmes,
D’une certaine nuit tirent des biens suprêmes
Et les très purs objets de leurs nobles amours.
Un trésor ténébreux fait l’éclat de vos jours :
Un silence est la source étrange des poèmes.
Connaissez donc en vous le fond de mon discours :
C’est de vous que j’ai pris l’ombre qui vous éprouve.
Qui s’égare en soi-même aussitôt me retrouve. 
Dans l’obscur de la vie ou se perd le regard,
Le temps travaille, la mort couve,
Une Parque y songe à l’écart
C’est MOI…Tentez d’aimer cette jeune rebelle :
« Je suis noire, mais je suis belle » 
Comme chante l’Amante au Cantique du Roi,
Et si j’inspire quelque effroi,
Poème que je suis, à qui ne peut me suivre,
Quoi de plus prompt que fermer un livre ?
C’est ainsi que l’on se délivre 
De ses écrits si clairs qu’on n’y trouve que soi."

Paul Valéry / Le philosophe et La Jeune Parque
Tableau Raymond Casa I Carbo 




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